Michel Vigneron : Calais Jungle. Ed Sirius. Coll. « Regiopolice” 2012

michel vigneronErrant dans l’immense foire à la saucisse qu’est devenue le marché du polar, (3 euros le Kilo, 5 euros les deux), le lecteur égaré peut toujours faire confiance à quelque labels prestigieux  mais aurait tort de négliger un label historique comme « Gérard de Villiers inc.», qui fut, et ça,  peu de gens le savent, le premier éditeur français de James Lee Burke. C’est donc sous les auspices de ce grand progressiste de Gégé De Villiers que parait cette collection « Régiopolice », collection dont je ne sais à peu près rien si ce n’est que son simple intitulé semble faire office de cahier des charges : Une histoire régionale et des flics régionaux. Si le concept parait immédiatement moisi, comme le sont toutes les démarches alliant Polar et régionalisme (non par définition mais pour de nombreuses raisons qu’il conviendra d’expliquer plus tard, un jour) , il n’empêche  que « Calais Jungle » correspond tout à fait au programme pour la bonne raison que ce qu’il se passe à Calais,  aux alentours de la zone dite « la jungle », est extrêmement singulier, et, mieux que ça, revêt une dimension internationale et universelle. Nous avons donc une exemple parfait de ce que s’acharne à démontrer le discours régionaliste habituel (Occitan, Breton, Corse etc..), les particularismes visent à l’universel, on peut militer pour la réhabilitation du patois du haut-Braczou et être internationaliste, voir universel.

Bien, j’avais lu une nouvelle de Michel Vigneron dans un recueil caritatif et j’avais apprécié la manière dont l’auteur avait allié la thématique téléthonesque et l’écriture noire, encore que sur ce coup là, ça m’avait semblé être rédigé à la bétonnière et au gros gravier. Si bien que j’ai été très agréablement surpris par la maitrise totale de l’écriture polardeuse dont fait preuve l’auteur dans ce « Calais Jungle ». L’auteur, tel un vieux bassiste dans un orchestre de bal-mariage-baptème et tout évènement festif (ambiance assurée), déroule sa partition sans aucune anicroche. Certes, il ne fait ni dans la musique de chambre, ni dans le free Jazz ; il fait dans le gros musette, (ou,  dirais-je, dans le blues-rock) reste concentré sur sa ligne de basse tout en se permettant quelques improvisations célestes sans jamais égarer le reste de l’orchestre. La scène ou le flic rumine sa haine des « bobo-gauchistes » (sic) tout en écoutant deux poivrots fachos tresser des lauriers à l’action sanitaire de la police révèle un vrai talent de compositeur. Tout ça pour dire que sur la forme, je trouve que ce roman approche la perfection.

Sur le fond, (et, je tiens à le dire, cette question de fond/forme n’a aucune pertinence car le livre est bon, mais moi aussi, j’ai droit à la feignasserie intellectuelle) je ne trouve rien à redire. Le sujet du livre, pour ceux qui ne l’auraient pas compris, est la situation des migrants bloqués à Calais, migrants qui moisissent dans l’espoir de passer an Angleterre. C’est une situation totalement ubuesque et objectivement tragique. Ca se passe en France et un des immenses mérites de ce roman est de nous brosser un tableau réaliste de la situation. Michel Vigneron met en scène un commandant nommé Orca, commandant plus proche de Charles Bronson que du Adamsberg de Fred Vargas (Pour simplifier, un gros bourrin,  connard au grand cœur tels que souvent, ais-je remarqué, les auteurs fonctionnaire de police se plaisent à mettre en scène). Cet Orca, au physique d’homme des cavernes, se retrouve à enquêter sur une sale histoire de mère Afghane clandestine et sauvagement infanticide. A partir de là, l’auteur utilise tous les ingrédients locaux (police, migrants, politique, autochtones et militants humanitaires) et nous cuisine un plat local qui sent la merde. Je ne suis pas sur, par ailleurs, d’avoir déjà lu un polar où les allusions à la matière fécale soient si redondantes, sans que cela nuise au propos, ce qui tend à démontrer qu’a Calais, ville certainement dotée de charmant atouts touristiques, ça sent réellement la merde. Je n’ai aucun mal à le croire car d’une part, j’exerce un emploi qui me confronte à la réalité des sans papiers, et d’autres part,  je buvais l’apéro récemment avec mon ami G.,  qui habite à proximité du guichet des étrangers à la préfecture de Marseille, rue St Sébastien, et qui m’alertait du mécontentement des riverains face au problème des étranger(e)s qui,  passant des nuits entières devant la porte dans le simple espoir d’un rendez-vous, chient occasionnellement  devant leurs portes. Et ça pue. « Qui nous entend, nous les simples riverains ? » me demandait G. auquel il serait très malvenu de prêter des intentions bleumarinistes.

C’est là que le roman se révèle plutôt adroit. Il ne tombe ouvertement dans aucune démagogie. Il brosse un tableau de la situation, une situation de merde, totalement inhumaine. Certes, on n’est pas obligé d’adhérer à tout ce que dit l’auteur et aux divers jugements que ses personnages  profèrent sur tels ou tels aspects du problème, on peut reprocher au livre son manque de discernement et de visions politiques, son humour malvenu, son point de vue de flic au service de la répression (encore que ça m’étonnerait que ce livre soit nominé au prix du quai des orfèvres, pas plus que le prix de l’office de tourisme de Calais (encore que..)) son anti-gauchisme latent ou au contraire son parti-pris pour ces étrangers qu’ont rien à faire ici,  son intrigue dont on ne sait pas trop si c’est du lard, du cochon ou de la viande Hallal, son final sanguinolant et grotesque (on est chez De Villiers hein!).. on peut.. mais ce serait minimiser la formidable qualité de ce polar qui provoque une violente prise de conscience sur une situation absurde, dramatique, tristement contemporaine et à très court terme dangereuse pour la démocratie, prise de conscience, et c’est important, accessible à tout lecteur et dénuée de prosélytisme grossier. Ca représente, à mon gout,  un peu l’honneur du polar tout ça.

Reste à imaginer que si les bourgeois de Calais livrèrent les clefs de la ville aux Anglais, c’est peut-être bien en s’attelant à un problème de serrurerie générale et planétaire qu’on pourra commencer à aborder sereinement tous ces problèmes, en attendant, on peut toujours lire ce livre.

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